Capitaines de Gascogne — Le dernier de la série
Pierre de Montesquiou d’Artagnan
Le Gascon accompli
I. Malplaquet, 11 septembre 1709 — La retraite dans la fumée
Il est neuf heures du matin, et la forêt brûle.
Pas les arbres — les hommes, dans les arbres. L’infanterie française tient encore ses retranchements de fascines et de terre battue, là où le bois de Sars s’ouvre sur la plaine grise de Mons. Mais depuis l’aube, les régiments alliés de Marlborough et du prince Eugène de Savoie déferlent en vagues successives, comme une marée qui ne se retire pas. Cent mille soldats contre soixante-quinze mille. Les chiffres eux-mêmes sont une sentence.
Sur l’aile droite française, un homme commande en silence. Pierre de Montesquiou d’Artagnan a soixante-neuf ans, l’âge où d’autres ont depuis longtemps remis l’épée au fourreau. Mais lui est là, dans la fumée, dans le bruit qui écrase la pensée, dans cette horreur sourde que font cinquante mille mousquets tirés presque en même temps. Il a déjà vu Fleurus, Steinkerque, Ramillies, Oudenarde. Il sait ce que la guerre fait aux hommes, et ce qu’elle demande à ceux qui la commandent : ne jamais laisser voir le doute.
Vers midi, tout bascule. Villars, le commandant en chef, est fauché par un boulet — il survivra, mais le voilà hors du combat. Boufflers reprend la main générale. L’armée tient encore, mais à quel prix. Les régiments de l’aile gauche ont plié ; les retranchements centraux sont enfoncés. Ce n’est pas encore la déroute, mais c’est la frontière invisible qui sépare la retraite ordonnée de l’effondrement.
Il faut tenir les lignes assez longtemps pour que les bataillons voisins se décalent, pour que la retraite ne devienne pas une course, pour que l’armée reste une armée et non un troupeau épouvanté dans la boue de septembre. Trois chevaux sont tués sous lui ce jour-là. Il reste à pied parmi ses hommes. Ce n’est pas de la bravoure de roman : c’est la présence physique d’un chef qui dit, sans un mot, que l’on ne fuit pas.
À la nuit tombée, l’armée française a quitté le terrain. Les alliés restent maîtres du champ de bataille, et Malplaquet sera comptée parmi leurs victoires. Mais ils y ont laissé entre vingt et vingt-cinq mille hommes. Les pertes françaises, très lourdes elles aussi, sont sensiblement moindres. L’armée est intacte dans sa structure, blessée mais non brisée. Et c’est précisément ce miracle pratique — sauver l’outil de guerre dans la défaite — qui fera de cette journée autre chose qu’un désastre.
Quelques semaines plus tard, Louis XIV fera Pierre de Montesquiou d’Artagnan maréchal de France.
II. Un Gascon dans la machine du Grand Siècle
Les origines : la noblesse du cadet
Il naît vers 1640 ou 1645 — les sources hésitent, comme souvent pour ces Gascons que l’histoire retient davantage pour leurs actes que pour leur état civil. Il s’appelle Pierre de Montesquiou, et la particule ne lui confère aucune fortune : la maison de Montesquiou est ancienne et honorable, mais la Gascogne, cette terre sèche et fière entre Pyrénées et Garonne, n’a jamais su nourrir ses nobles autrement que de vent et de gloire.
Son cousin — ou peut-être parent plus éloigné, les généalogies gasconnes se contentant parfois d’approximations flatteuses — est Charles de Batz-Castelmore, dit d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, mort au siège de Maastricht en 1673. Cet homme-là n’a jamais imaginé qu’un romancier le rendrait immortel quelques siècles plus tard. Pour Pierre, le cousin glorieux est d’abord une ombre portée : il faudra se faire un nom à soi, non dans la légende, mais dans la durée.
Il entre au service du roi comme mousquetaire — la voie naturelle pour un cadet gascon sans fortune qui a pourtant le sang et l’ambition. Puis commence l’ascension patiente : officier d’infanterie, brigadier, maréchal de camp, lieutenant général. Chaque grade est une victoire sur le temps et sur la condition. Dans l’armée de Louis XIV, les promotions ne se donnent pas seulement par faveur ; elles se méritent à force de campagnes, de sièges tenus, de batailles traversées sans défaillir.
Une carrière forgée dans les grandes batailles du règne
Pour comprendre la stature de Montesquiou d’Artagnan au soir de sa vie, il faut retracer le chemin parcouru. Sa carrière militaire couvre trente ans des guerres de Louis XIV — les plus intenses, les plus meurtrières, celles qui ont dessiné la carte de l’Europe moderne.
Fleurus — 1er juillet 1690
Dans les Pays-Bas espagnols, sur la plaine de Fleurus, le maréchal de Luxembourg affronte une coalition sous le commandement du prince de Waldeck. La bataille est un triomphe français : par une combinaison de feintes et d’audace, Luxembourg enveloppe l’armée ennemie et remporte l’une des victoires tactiques les plus nettes du règne — plus de six mille prisonniers et une forêt d’étendards ennemis, si nombreux qu’il sera surnommé le « tapissier de Notre-Dame ». Montesquiou y combat en officier confirmé. Fleurus lui enseigne la guerre de mouvement, la manœuvre d’enveloppement, la valeur de la coordination entre cavalerie et infanterie.
Steinkerque — 3 août 1692
Deux ans plus tard, le prince de Waldeck attaque par surprise le camp français à l’aube. Luxembourg improvise une réponse foudroyante : sans attendre la mise en ordre de bataille réglementaire, les régiments français s’élancent au combat à demi habillés, cravate encore dénouée — d’où la mode de la « cravate à la Steinkerque » qui envahira bientôt les cours d’Europe. Montesquiou d’Artagnan, désormais brigadier, est de ceux qui maintiennent la cohésion dans les premières minutes de panique. À Steinkerque, il apprend que la solidité d’un officier dans la confusion vaut plus qu’un plan parfait dans l’ordre.
Neerwinden — 29 juillet 1693
Luxembourg écrase une nouvelle fois Guillaume III d’Orange à Neerwinden, dite aussi Landen. C’est l’une des batailles les plus sanglantes de la guerre de la Ligue d’Augsbourg : des deux côtés, les pertes approchent ou dépassent dix mille hommes. Montesquiou y commande avec le rang de maréchal de camp. La bataille lui révèle la rudesse des combats de retranchements et de village en village — exactement ce qu’il retrouvera seize ans plus tard dans les bois de Malplaquet.
Ramillies — 23 mai 1706
Avec la guerre de Succession d’Espagne commence la partie la plus douloureuse de la carrière de Montesquiou d’Artagnan. À Ramillies, le duc de Villeroi affronte Marlborough — et se fait infliger l’une des déroutes les plus cuisantes de l’histoire militaire française. En quelques heures, les Flandres françaises sont perdues. Gand, Bruges, Anvers tombent en cascade. Montesquiou, lieutenant général depuis peu, en sort instruit d’une leçon décisive : la rigidité du déploiement et l’incapacité à réagir aux mouvements ennemis tuent une armée plus sûrement que la poudre adverse.
Oudenarde — 11 juillet 1708
En 1708, la mésentente chronique entre Vendôme et le duc de Bourgogne ouvre la voie à un nouveau désastre. À Oudenarde, sur les bords de l’Escaut, une partie de l’armée française s’engage sans que le reste soit en mesure de la soutenir. Les régiments s’emmêlent, les ordres se contredisent. Marlborough exploite chaque hésitation avec une précision horlogère. Lille tombera aux mains des alliés quelques mois plus tard. Pour Montesquiou d’Artagnan, Oudenarde est une nouvelle école de la douleur : il mesure ce que coûte l’absence d’unité de commandement — et il en fera son profit à Malplaquet.
III. Le royaume à genoux — La France en 1709
La guerre qui s'éternise
La guerre de Succession d’Espagne dure depuis 1701. À la mort de Charles II d’Espagne, sans héritier direct, Louis XIV a placé son petit-fils Philippe d’Anjou sur le trône de Madrid. L’Europe coalisée — l’Empire, l’Angleterre, les Provinces-Unies, le Portugal — a refusé cet agrandissement du bloc bourbon et pris les armes. C’est une guerre d’équilibre européen, qui se joue simultanément en Flandre, en Allemagne, en Italie et en Espagne.
Et la France perd, l’une après l’autre, les batailles décisives. Ramillies en 1706, Oudenarde en 1708. Le prestige du Roi-Soleil se fissure. Les caisses de l’État sont vides. Mais ce qui rend l’année 1709 vraiment tragique, c’est que la guerre se double d’une catastrophe naturelle sans précédent.
Le Grand Hiver
En janvier 1709, la France connaît le froid le plus brutal depuis plusieurs siècles. La Seine gèle. La Garonne gèle. Les vignes du Bordelais meurent. Les oliviers de Provence meurent. Les semailles d’automne ont gelé dans la terre ; il n’y aura pas de récolte au printemps. Dans les villes, les pauvres meurent de froid dans leurs logements ; dans les campagnes, les loups descendent jusqu’aux portes des villages.
Le royaume est à genoux. Louis XIV, pour la première fois de son règne, est contraint de faire fondre sa vaisselle d’or pour renflouer les caisses de l’État. Il envisage la paix — une paix humiliante. Les négociations échouent : les alliés exigent que Louis XIV contribue lui-même à chasser son petit-fils d’Espagne, ce qu’il refuse. On se retrouvera donc sur les champs de bataille, avec des armées affamées, dans un pays exsangue.
IV. Le bâton de maréchal — L’accomplissement suprême
La promotion de septembre 1709
Dans les semaines qui suivent Malplaquet, Louis XIV fait maréchal de France Pierre de Montesquiou d’Artagnan. La décision est remarquée, et délibérée. Dans les heures les plus sombres du règne, le Roi choisit d’élever ceux qui ont fait leur devoir dans la défaite plutôt que de n’honorer que les vainqueurs. C’est, en soi, un acte de gouvernement : dire à l’armée que la tenue dans l’épreuve vaut autant que la gloire dans le triomphe.
Être maréchal de France sous Louis XIV, ce n’est pas seulement recevoir un grade supérieur. C’est entrer dans l’ordre de ceux en qui la monarchie reconnaît, au plus haut degré, la valeur militaire, la fidélité politique et l’autorité d’exemple. Les maréchaux gouvernent des provinces, siègent dans les conseils, représentent la puissance royale jusque dans ses marges les plus lointaines.
Pierre de Montesquiou d’Artagnan gouvernera la Bretagne, puis la Provence. Il entrera au Conseil de Régence à la mort de Louis XIV en 1715, participant à l’architecture du pouvoir sous la minorité du futur Louis XV. Après Denain — la victoire de Villars en 1712 qui renversera enfin le cours de la guerre — il verra la paix d’Utrecht consacrer la survie du bloc bourbon. Il mourra en 1725, à un âge avancé, sans avoir renié ni sa province ni son nom.
Maréchal d’Artagnan — Le nom de la légende
Il est une anecdote qui dit tout du Grand Siècle. Après sa promotion, Montesquiou aurait souhaité être désigné comme « maréchal de Montesquiou ». Mais les susceptibilités de préséance à Versailles, les querelles de lignage et de dénomination qui occupent autant la cour que les batailles, en décidèrent autrement. Il resta connu comme le « maréchal d’Artagnan ».
Ironie douce et profonde : c’est finalement le nom du cousin, le nom de la légende, qui vient couronner l’œuvre du serviteur. Comme si la Gascogne elle-même avait voulu que ses deux d’Artagnan — celui de Dumas et celui des champs de bataille — ne se séparent jamais tout à fait dans la mémoire des hommes.
L’accomplissement des Cadets de Gascogne
Monluc, le premier de nos Capitaines de Gascogne, était un homme de guerre de la Renaissance — presque féodal dans son énergie, violent, improvisateur, fait de bravoure personnelle et de fidélités tranchantes. D’Artagnan de Castelmore était la légende du panache, l’épée au vent, la vie donnée en souriant au siège de Maastricht. Pierre de Montesquiou d’Artagnan est autre chose : il est leur aboutissement.
En lui, la vieille énergie gasconne n’a pas disparu : elle a été disciplinée, polie, intégrée. Le cadet de Gascogne n’est plus seulement un sabreur famélique venu chercher fortune à la cour ; il est devenu l’un des rouages les plus élevés de la monarchie militaire, un serviteur du roi dans une armée hiérarchisée, permanente, réglée par les grades, les sièges et les plans. La Gascogne pauvre en terres, riche en hommes de guerre, a finalement produit ce que deux siècles de service pouvaient produire de plus haut : un maréchal de France.
Les Cadets de Gascogne avaient commencé par la faim et le courage. Ils finissent par les honneurs et la durée. C’est peut-être cela, la vraie victoire gasconne : non pas un coup d’éclat, mais une vie entière donnée au service d’un roi, d’une armée et d’un royaume — jusqu’à ce que le bâton de maréchal vienne dire, à la face de l’Europe, qu’un homme de cette terre-là avait tenu.

