Jean Ier d’Armagnac — La ténacité comme destin

Jean Ier d’Armagnac (v. 1306-1373) — La tenacité comme destin I. Saint-Omer, 28 juillet 1340 — L’aube rouge L’été s’était levé sur les plaines de l’Artois comme une forge ouverte. À l’orient, le ciel virait lentement du noir au rouge sombre, cette couleur de braise qui précède le jour et que les soldats, en ce temps-là, lisaient comme un présage. Dans la brume basse qui montait des fossés et des marécages autour de Saint-Omer, on entendait avant de voir : le raclement sourd du métal sur le métal, le piétinement lourd des destriers, les voix gutturales des hommes d’armes flamands qui juraient dans leur langue rude, les ordres criés en anglais depuis les premières lignes. L’armée anglo-flamande était là, massive, grondante, sûre d’elle. À sa tête, une figure que toute la France haïssait et que beaucoup de ses ennemis redoutaient encore : Robert d’Artois. Robert. Le banni. L’exilé. L’homme qui, chassé du royaume pour faux en écriture et condamné par les pairs de France, avait passé la mer et porté sa haine à Édouard III comme on porte une torche à une meule de foin. C’est lui — on le murmurait de Paris à Bordeaux — qui avait soufflé au roi d’Angleterre le poison de l’ambition, qui lui avait rappelé ses droits théoriques sur le trône de France, qui avait mis le feu aux poudres de ce conflit que personne alors n’imaginait centenaire. Robert d’Artois, prince sans terre, chevauchait ce matin-là en tête de ses hommes avec cette superbe désespérée des condamnés qui n’ont plus rien à perdre qu’une vie déjà perdue. La lumière rouge grandissait. Elle incendiait les cottes d’armes, allumait les heaumes, transformait chaque lance dressée en un trait de feu. Puis soudain, comme au ralenti — comme si le temps lui-même retenait son souffle —, un bruit bref, sec, presque insignifiant fend l’air du matin. Un carreau d’arbalète. Une petite chose de bois et de fer, née d’un doigt inconnu posé sur une détente quelque part dans le camp français. Le projectile trace sa parabole imperceptible. Et Robert d’Artois, comte fantôme, fauteur de guerre, vacille sur son cheval. Ce n’est pas tout de suite la mort. Ce sera la blessure, puis la gangrène lente, puis la fin à Londres quelques semaines plus tard, loin de ce royaume qu’il avait voulu déchirer. Mais en cet instant, lorsque le grand corps de l’homme s’affaisse sur l’encolure de sa monture et que ses écuyers se précipitent, quelque chose bascule. Celui qui avait mis en branle une mécanique terrible reçoit, dans la chair, la réponse de l’Histoire. La guerre de Cent Ans vient de trouver sa première victime éminente — non pas un roi, non pas un saint, mais l’homme qui l’a voulue plus que tout autre. Et dans le camp français, un comte de trente-quatre ans observe la déroute de l’armée ennemie. Il a veillé à tenir les positions, à maintenir l’étau autour de la ville. Son nom : Jean Ier d’Armagnac. Ce jour-là, il remporte sa première grande victoire. Il ne sait pas encore qu’il vient d’entrer dans une guerre qui durera jusqu’à ce que son arrière-petit-fils soit oublié. Bataille de Saint-Omer en 1340 II. L’enfant des deux comtés Jean Ier d’Armagnac était né peu avant le 6 mai 1306 — ou 1311, selon les sources, la précision étant l’un de ces luxes que le Moyen Âge accorde rarement — fils de Bernard VI, comte d’Armagnac et de Fézensac, et de Cécile de Rodez, héritière de ce vieux comté rouergat aux crêtes et aux causses. C’est cette double naissance, entre Gascogne et Rouergue, entre le Sud gascon tourné vers l’Atlantique et la langue d’oc des collines du centre, qui façonnera le caractère et les ambitions du personnage. À treize ans, en 1319, il hérite des titres de son père. Comte d’Armagnac, de Fézensac et de Rodez : voilà un enfant qui possède déjà plus de terre que bien des princes. Ses deux mariages disent à eux seuls la trajectoire d’une ambition consciente. Le premier, en octobre 1324, unit le jeune comte à Reine de Goth, petite-nièce du pape Clément V, héritière des vicomtés de Lomagne et d’Auvillars. La mort la prend dès l’août 1325. Lavardens entre dans l’histoire non comme le berceau d’une union, mais comme le lieu où elle s’acheva, moins d’un an après avoir été célébrée. Reine de Goth mourut là, dans ce château gascon, à 16 ou 18 ans tout au plus, sans avoir donné d’héritier à Jean Ier.Mais en mai 1327, Jean épouse Béatrice de Clermont, fille du seigneur de Charolais, et par ce mariage entre dans le cercle de la famille royale. Béatrice lui apporte le Charolais — ces terres bourguignonnes qui créeront des obligations et des loyautés nouvelles — et lui donne quatre enfants : Jean, qui sera Jean II, dit le Bossu ; Jeanne, qui deviendra duchesse de Berry en épousant le fils du roi de France ; Marthe, qui finira reine d’Aragon. Une progéniture royale pour un comte méridional. L’ascension est vertigineuse. III. Le pilier de la couronne Ferme soutien des Valois dans un Midi toujours susceptible de dériver vers l’allégeance anglaise, Jean Ier entre dans la guerre franco-anglaise dès son origine et n’en sortira, on peut le dire, qu’à sa mort. Saint-Omer, en 1340, n’est que l’inauguration. Il y a dans cette victoire quelque chose de révélateur : Jean d’Armagnac sait tenir une position, sait attendre, sait que la guerre se gagne souvent par l’opiniâtreté plus que par l’éclat. L’éclat, justement, il faudra en être incapable en 1355 pour que l’histoire retienne la chose contre lui. Cette année-là, Édouard de Woodstock — le Prince Noir, fils d’Édouard III, dont la chevauchée de pillage traverse le Languedoc comme un incendie — passe à portée de Toulouse où Jean commande. Et Jean ne sort pas. Il reste dans ses murs, laisse les Anglais ravager les campagnes, les villages, les récoltes. La postérité lui en tiendra rigueur. Était-ce pusillanimité ? Calcul ? Manque de troupes en état de combattre ? Toujours est-il

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