Jean-Louis de Nogaret d’Épernon

Le Gascon qui refusa d’être second


I. La Scène du Louvre — Été 1588

Ce soir-là, dans la grande galerie du Louvre, un duc tourna le dos au roi de France.

Ce n’était pas un geste de trahison. Ce n’était pas un acte de rébellion. C’était pire — c’était un acte de mépris souverain, accompli lentement, délibérément, sous les yeux de toute la cour pétrifiée. Jean-Louis de Nogaret d’Épernon, duc, pair, gouverneur de Guyenne, colonel général de l’infanterie française, venait d’entendre Henri III lui signifier — poliment, presque timidement — qu’il devrait partager sa charge militaire avec le cardinal de Bourbon.

Il ne dit rien.

Il se retourna.

Et il sortit.

La salle resta muette. Nul ne savait s’il fallait regarder le roi ou regarder la porte. Henri III, les mains posées à plat sur la table, fixait le vide avec cet air que ses courtisans connaissaient bien — cet air d’un homme qui vient de comprendre qu’il vient de perdre quelque chose, sans savoir encore quoi exactement. Autour de lui, les seigneurs baissaient les yeux, les plumes se figeaient, les souffles se retenaient.

Car ce que tout le monde avait compris en un instant — sauf peut-être le roi, ou peut-être justement le roi — c’est qu’Épernon venait de faire la seule chose qu’un favori n’est jamais censé faire.

Il avait existé.

Pas existé comme un serviteur existe — par la grâce et la permission de son maître. Pas existé comme un courtisan existe — par le reflet flatteur qu’il renvoie au souverain. Non. Il avait existé comme existent les hommes qui ne se pensent pas en dessous de quiconque : par la force nue de leur propre conviction. Ce Gascon sorti de nulle part, ce fils de la petite noblesse sans lustre ni fortune, avait regardé la proposition du roi de France — son roi, son bienfaiteur, son créateur presque — et avait décidé, dans le silence d’une seconde, qu’elle ne valait pas la peine d’une réponse.

On raconte que le cardinal de Bourbon, témoin de la scène, murmura à l’oreille de son voisin : « Voilà un homme qui ne sait pas plier. »

Son voisin, plus avisé, répondit : « Voilà un homme qui ne le saura jamais. »

Mais pour comprendre comment un Gascon sans fortune ni blason éclatant put, un soir de 1588, tourner le dos au roi de France et faire trembler une galerie entière — il faut revenir en arrière. Il faut revenir à l’essentiel, c’est-à-dire au commencement.

Il faut revenir à la Gascogne.


II. Un Gascon dans un royaume fracturé

Il est des hommes que la Gascogne fabrique comme elle fabrique ses vins : avec du soleil âcre, un sol ingrat, et quelque chose d’indomptable au fond du terroir. Jean-Louis de Nogaret naquit en 1554 dans une de ces familles nobles sans éclat, dont le blason est plus ancien que la fortune, et dont l’orgueil est inversement proportionnel aux revenus. Rien, dans sa jeunesse, ne semblait le destiner à gouverner des provinces ni à murmurer des conseils à l’oreille d’un roi.

Et pourtant — car c’est là où l’Histoire se plaît à renverser toutes les prédictions — il devint l’un des hommes les plus redoutés du royaume de France.

Il avait compris, lui, le fils sans héritage, une vérité que les grands seigneurs avec leurs châteaux et leurs bataillons refusaient d’admettre : dans un pays dévoré par la guerre civile, l’épée ne suffit plus. Ce qui compte, c’est la confiance du roi. Ce qui dure, c’est l’accès au souverain.

Ce n’était pas un soldat spectaculaire. Ce n’était pas un stratège génial. Ce n’était pas un grand capitaine comme Monluc, qui avait traversé les guerres de religion à cheval et à l’épée, laissant derrière lui une traînée de feu et de mémoires écrites dans le sang. Non — Épernon était autre chose. Un observateur. Un homme qui savait attendre. Un homme qui avait compris, très tôt, que le vrai pouvoir n’est pas dans le bruit que l’on fait, mais dans le silence que l’on sait tenir.

III. L’Ascension — Ou comment un Gascon apprit à tenir le monde dans sa main

Tout avait commencé, comme toujours, par un hasard qui ressemble à du destin.

Henri III, en 1578, cherchait autour de lui. Il cherchait avec cette anxiété discrète des souverains qui ne font confiance à personne et qui pourtant ont besoin, viscéralement, de quelqu’un. La cour était un théâtre de mensonges où chaque sourire cachait un couteau, où chaque génuflexion dissimulait une trahison en gestation. Les Guise complotaient. Les protestants résistaient. Les princes du sang attendaient. Et le roi — ce roi trop intelligent pour se laisser berner, pas assez brutal pour en finir — regardait tourner autour de lui cette meute de grands seigneurs avec leurs ambitions héréditaires et leurs dettes de sang.

C’est dans ce décor qu’Épernon apparut.

Pas avec fracas. Pas avec l’entrée triomphale d’un général revenu de victoire. Non — il apparut comme apparaissent les hommes vraiment dangereux : discrètement, utilement, à point nommé. Un service rendu ici. Une parole juste là. Une présence constante qui ne s’imposait jamais mais qui ne manquait jamais non plus. Il avait le génie de l’invisible — cet art, si rare à la cour, de se faire remarquer sans jamais paraître chercher à l’être.

Henri III le remarqua.

Et ce que le roi vit lui plut, pour des raisons que ses courtisans mirent du temps à comprendre. Épernon n’était pas beau comme l’étaient certains favoris — de cette beauté facile et vaguement inquiétante qui fait jaser les uns et enrager les autres. Il n’était pas spirituel à la façon des lettrés de cour, prompts à la saillie mais fragiles à l’épreuve. Il n’était pas non plus un de ces soldats magnifiques et vides dont la bravoure au combat ne survit jamais au retour dans les salons.

Il était solide.

Dans un monde où tout vacillait, où les alliances se défaisaient comme du sucre dans l’eau et où les serments n’avaient plus la durée d’une belle journée d’été, Épernon était un bloc. On pouvait s’y adosser. On pouvait lui confier quelque chose et le retrouver intact le lendemain. C’était une qualité si rare qu’elle avait presque l’air d’un miracle — et Henri III, homme de foi à sa manière torturée, en fut presque reconnaissant comme on l’est d’un signe de Dieu.

Il lui donna tout.

Les titres vinrent d’abord, comme viennent les premières pluies après la sécheresse : le duché d’Épernon, le gouvernement de la Normandie, puis de la Guyenne, puis de Metz, puis encore. On ne comptait plus. La cour regardait, ébahie, cette pluie de faveurs tomber sur un homme qui n’était ni prince du sang ni fils de maréchal, et qui semblait les recevoir non pas avec la gratitude éperdue d’un parvenu, mais avec la tranquillité d’un homme qui reçoit ce qui lui est dû.

C’est cela qui rendait fou ses ennemis.

Car les ennemis, il en avait. Dieu, qu’il en avait. Les Guise le haïssaient — de cette haine aristocratique et froide que les grandes maisons réservent à ceux qui s’élèvent trop vite et trop haut sans avoir le bon sang. Ils parlaient de lui dans leurs cercles avec des mots tranchants comme des lames, l’appelant le Gascon, le favori, la créature du roi — comme si ces mots suffisaient à le diminuer. Ils ne suffisaient pas. Épernon portait ces sobriquets comme il portait ses titres : sans s’en émouvoir.

Le peuple de Paris le détestait aussi, mais pour d’autres raisons — ces raisons confuses et brûlantes que le peuple trouve toujours pour détester ceux qui ont ce qu’il n’a pas. On le montrait du doigt dans les rues. On brûlait son effigie en de rares nuits de colère. On faisait courir sur lui des pamphlets orduriers que les libraires du Pont-Neuf vendaient sous le manteau avec un sourire entendu.

Il ne s’en souciait pas davantage.

Il avait compris, très tôt, une vérité que les politiques mettent parfois toute une vie à saisir : la popularité est une monnaie d’emprunt. Elle monte, elle descend, elle s’évapore au premier vent contraire. Ce sur quoi on peut compter, ce n’est pas l’amour du peuple — c’est la structure du pouvoir. Et la structure du pouvoir, Épernon la connaissait mieux que personne, parce qu’il l’avait construite de ses propres mains, brique par brique, faveur par faveur, service par service.

En Guyenne, il gouverna comme un vice-roi. Non pas comme ces gouverneurs de façade qui arrivent en grande pompe, font quelques apparitions solennelles et laissent l’administration réelle à leurs secrétaires. Non — Épernon gouverna vraiment, avec cette énergie froide et méthodique qui était sa signature. Il réorganisa. Il imposa. Il trancha. Il convoqua les parlements, les contraignit, les humilia parfois — et quand Bordeaux grondait trop fort, il laissait gronder, parce qu’il savait que les villes finissent toujours par se taire quand elles comprennent que leur interlocuteur ne bougera pas.

Il ne gouvernait pas pour être aimé.

Il gouvernait pour que les choses fonctionnent.

IV. L’Automne du roi — Ou ce qu’on perd quand on perd l’unique

Puis vint 1588.

L’année terrible. L’année où tout bascule.

Henri III fuyait Paris comme on fuit un incendie — la Ligue avait pris la ville, les barricades avaient poussé dans les ruelles comme des champignons venimeux après la pluie, et le roi de France se retrouvait chassé de sa propre capitale par ses propres sujets, flanqué de quelques fidèles et de l’humiliation silencieuse des grandes défaites. C’est dans ce chaos, dans ce mouvement de déroute qui ressemblait à la fin d’un monde, qu’Épernon fut à son meilleur.

Il ne fuit pas.

Tandis que les autres se dispersaient, calculaient, renégociaient leurs allégeances avec la rapidité des girouettes en tempête, Épernon resta. Non pas par sentimentalisme — il n’en avait guère. Non pas par idéalisme — ce n’était pas son genre. Mais parce qu’il avait fait le calcul, ce calcul froid qu’il faisait toujours, et que le calcul lui disait que sa place était là, avec le roi, dans la défaite, parce que c’est dans la défaite qu’on reconnaît les vrais.

Henri III le sut. Il le regarda, ce soir-là, avec quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, et peut-être même — ce roi si peu démonstratif — à de la tendresse.

« Vous, au moins, » dit-il, dit-on. « Vous. »

Deux mots. Tout était là.

Mais les rois ne sont pas éternels. Surtout pas ceux que leur époque a décidé de détruire.

Le premier août 1589, à Saint-Cloud, un moine du nom de Jacques Clément frappa. Un couteau. Un geste. Une vie. Et Henri III rendit l’âme dans les bras de ses derniers fidèles — parmi lesquels se trouvait, bien sûr, Épernon. On dit que le favori pleura. La chose est possible. Les hommes froids pleurent parfois — justement parce qu’ils ont si peu l’habitude de perdre quelque chose qu’ils n’avaient pas prévu de perdre. Et Henri III, pour Épernon, était la seule chose irremplaçable dans un monde où il avait appris à tout remplacer.

Le roi était mort.

Et avec lui, la raison d’être d’une existence entière.

V. La Survie — Ou l’art de traverser les ruines sans s’y allonger

Un homme plus ordinaire se serait effondré.

Épernon ne s’effondra pas.

Il fit quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui révèle mieux que n’importe quel discours ce qu’il était vraiment au fond : il se réinventa. Avec la même méthode, la même froideur, la même détermination obsessionnelle qui l’avaient hissé au sommet sous Henri III, il entreprit, à cinquante ans passés, de reconstruire une position dans un monde qui n’était plus le sien.

Henri IV n’était pas Henri III.

Henri IV était gascon lui aussi — voilà pour la seule ressemblance. Mais là s’arrêtait le parallèle. Là où Henri III avait été vulnérable et cherchait un roc, Henri IV était lui-même un roc, et cherchait des instruments. Là où Henri III avait eu besoin d’Épernon comme d’un double, Henri IV n’avait besoin de personne — ou plutôt, il avait besoin de tout le monde un peu, sans jamais dépendre de personne complètement. C’était un autre genre de roi. Un roi solaire, charnel, populaire, que la France adorait et qui le savait.

Épernon, dans ce nouveau paysage, devait trouver une autre façon d’exister.

Il y parvint. Pas sans heurts. Pas sans disgrâces, sans exils temporaires, sans ces humiliations sourdes que les hommes de pouvoir s’infligent mutuellement comme des coups de fleuret au visage. Mais il y parvint. Parce qu’au fond, Épernon possédait quelque chose qu’aucun changement de règne ne pouvait lui prendre : il savait rendre service d’une façon que très peu de gens savaient rendre. Et les rois, quels qu’ils soient, ont toujours besoin de gens comme ça.

Il survécut à Henri III. Il survécut à Henri IV. Il survécut à la Régence de Marie de Médicis, à la minorité de Louis XIII, aux premières tempêtes de la Fronde naissante. Il mourut en 1642 — à quatre-vingt-sept ans, ce qui, pour un homme qui s’était fait autant d’ennemis, tient du prodige ou de la malédiction, selon qu’on l’aimait ou qu’on le haïssait.


Mais revenons, pour finir, à cette galerie du Louvre. À ce soir d’été 1588. À ce dos tourné. À ces pas sur le marbre.

Car c’est là, dans ce geste bref et définitif, que tout Épernon se résume. Non pas dans ses victoires, non pas dans ses charges accumulées, non pas dans les provinces qu’il gouverna ou les rois qu’il servit. Mais dans ce moment précis où un homme décida, une fois pour toutes, qu’il préférait affronter le monde de face plutôt que de le regarder dans un miroir qui le rétrécissait.

Il n’avait pas voulu être le second.

Il ne le fut jamais vraiment.

Et c’est peut-être ce qu’on peut dire de mieux sur lui : dans un siècle où la France se cherchait, où les rois vacillaient et où les puissants tombaient comme des arbres dans la tempête, Jean-Louis de Nogaret d’Épernon, lui, resta debout.

Têtu. Froid. Gascon jusqu’au bout.

Debout.

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