Capitaines de Gascogne

Jean de Gassion

Soldat avant tout

« Je ne dois rien à la faveur — je dois tout à ma vertu, au Seigneur, rien au monde. »

Dernières paroles du maréchal de Gassion, Arras, 2 octobre 1647

I. Le Testament

C'est une scène qui arrête le souffle. Quelque part aux abords de Catillon-sur-Sambre, dans la boue et le grondement sourd des camps, Jean de Gassion, maréchal de France, s'éclipse brusquement. Il se retire dans une maison, ferme la porte derrière lui, et en moins d'une demi-heure — la durée d'une bataille légère — il jette sur le papier son testament. Un pressentiment, peut-être. Ou simplement la lucidité d'un homme qui, depuis vingt-deux ans, a traversé tant de feux qu'il connaît comme nul autre le prix d'une journée.

Dehors, ses hommes l'attendent. Landrecies est assiégée, et la France a besoin de lui. Il ressort. Il ira. Il fondra sur l'ennemi comme il l'a toujours fait — avec cette violence précise, cette vitesse de l'éclair qui, depuis les rives du Rhin jusqu'aux plaines de Flandre, avait rendu son nom redoutable dans toutes les armées d'Europe.

Quelques semaines plus tard, devant Lens, ses soldats hésitent à l'assaut d'une palissade. Gassion se porte au premier rang. Il saisit un pieu de ses mains. Une balle de mousquet lui fracasse la tête. Ce n'est pas la première fois qu'il tombe. C'est la dernière. Le 2 octobre 1647, à trente-huit ans, le plus grand capitaine de son siècle s'éteint à Arras, dans une ville qu'il venait de conquérir.

Lens tombe le lendemain. Et Montglat, le chroniqueur impitoyable, note sobrement : « La France, en gagnant une bicoque, perdit un grand capitaine. »

II. Le Cadet de Pau

Il naquit le 20 août 1609 à Pau, quatrième fils d'une famille de parlementaires protestants. Quatrième fils : c'est-à-dire rien, ou presque. Pas d'héritage, pas de bénéfice ecclésiastique, pas d'office de robe attendu. Tout au plus l'épée, si l'on avait l'audace de la prendre.

Son départ de Pau rappelle, par bien des aspects, celui qu'Alexandre Dumas père dépeint dans les premières pages des Trois Mousquetaires. Encore plus impécunieux que d'Artagnan, l'adolescent voit sa monture hors d'âge s'effondrer au bout de quatre ou cinq heures de marche. Avant de devenir l'un des plus fameux cavaliers de son époque, il en est réduit à continuer sa route à pied, portant ses souliers au bout d'un bâton pour les économiser, vivant de la charité publique jusqu'à ce qu'il trouve à s'engager.

Général Pierre Bertin, Revue Historique des Armées, 1972

À seize ans, Jean de Gassion quitte donc la maison paternelle sans un sou, sans un titre, sans un protecteur. Il gagne le Dauphiné où le vieux connétable de Lesdiguières lève des contingents pour l'Italie. Là commence une carrière qui tiendrait de la légende si chaque épisode n'était rigoureusement attesté.

Il sert en Piémont, dans la Valteline. Quand la politique impose un retrait, il rentre — signe de loyauté précoce. Puis il prend les armes aux côtés de ses coreligionnaires huguenots du Vivarais et des Cévennes, sous le duc de Rohan, « le parfaict capitaine », qui lui enseigne son métier. Blessé au pont de Camarès, et comme Rohan lui demande s'il peut tenir : « Qui m'en empêchera ? Vous n'allez pas si vite dans vos retraites. » La réponse résume l'homme entier.

III. À l'École de Gustave-Adolphe

Après la paix d'Alais en 1629, sa compagnie est licenciée. La France en paix ne l'intéresse pas. En 1631, avec son frère Jacob et une quinzaine de cavaliers, il part pour le Brandebourg rejoindre le roi de Suède Gustave-Adolphe, qui vient de débarquer sur le sol allemand.

« Ce sera un régiment de chevet — on pourra dormir auprès de lui en toute sécurité. » Gustave-Adolphe à Gassion, 1632 — il avait vingt-trois ans

Le « Lion du Nord » sait reconnaître les soldats. Il l'incorpore séance tenante. Gassion, qui se fait alors appeler baron de Hontas du nom d'une terre familiale, sera de toutes les affaires de la période suédoise. À Breitenfeld le 17 septembre 1631, il charge trois fois, est blessé, reste sur le terrain, parvient à rejoindre le roi — qui commence par le faire panser avant de lui confier deux cents chevaux avec lesquels il s'empare des canons adverses mal gardés.

Après Erfurt, Schweinfurt, Würtzbourg et Francfort, c'est le siège de Mayence. Gustave-Adolphe, qui l'appelle familièrement « mi Galle » — mon Gaulois — l'envoie à Paris lever une compagnie. Gassion recrute quatre-vingt-dix cavaliers, les embarque à Dieppe, les fait monter à Hambourg, et distribue lui-même leur solde — au grand scandale des autres commandants mercenaires, peu habitués à pareille probité.

Il suit la grande marche vers le Danube : Donauwerth, le passage du Lech, Augsbourg, Munich. Au siège d'Ingolstadt, un boulet de 24 qui emporte la croupe du cheval du roi tue le sien sous lui. À Nuremberg, il ravitaille les Suédois encerclés par Wallenstein. Le 16 novembre 1632, à Lützen, il a trois chevaux tués sous lui. Renversé dans la mêlée, confié à deux gardiens ennemis, il tue l'un d'un éperon dissimulé dans sa main, échappe à l'autre, saute sur un cheval et passe au travers des Impériaux. La bataille est gagnée — mais Gustave-Adolphe est mort.

Son successeur, le duc Bernard de Saxe-Weimar, garde Gassion et lui confie de nouvelles responsabilités. Mais les employeurs allemands paient mal et irrégulièrement, et la France s'apprête à entrer officiellement dans la guerre. En 1635, le régiment de Gassion passe à la solde du roi de France. Il a vingt-six ans et dix années de guerre derrière lui.

IV. Un Homme Sans Femmes

De petite taille, trapu, la tête enfoncée dans les épaules — Gassion n'avait pas l'allure d'un héros de roman. Mais à sa table, il fallait parler sérieusement. Parlant couramment l'allemand, l'espagnol et le latin qui lui servait de langue commune avec Gustave-Adolphe, il s'intéressait à la psychologie, à la morale, à la tactique comparée des armées ennemies. Un soldat lettré, chose rare.

Il était sobre, de goûts modestes, et n'avait aucun penchant pour le beau sexe. Il se voulait soldat à l'état pur, et rien d'autre. Mais à l'époque des poèmes et de la préciosité, les femmes ne le lui pardonneraient jamais.

Général Pierre Bertin, d'après les témoignages du temps

Ce trait, rapporté par le général Bertin et confirmé par plusieurs contemporains, ne manquait pas de nourrir les potins de la cour. Tallemant des Réaux, ce chroniqueur iconoclaste qui, dans ses Historiettes, ne ménageait personne et accumulait traits physiques, détails psychologiques, anecdotes et indiscrétions, consacra une notice au maréchal de Gassion — le classant, significativement, dans son tome V. On y trouve l'image d'un homme entièrement fermé aux grâces mondaines, dont la rudesse béarnaise et le mépris des usages galants agaçaient souverainement les dames de qualité qui régnaient alors sur Paris.

Cette solitude choisie n'était pas misanthropie : elle était concentration. Gassion avait décidé, dès l'adolescence, que son existence entière appartiendrait à la guerre. La guerre comme vocation absolue, comme foi laïque. Il refusait toute distraction, toute attache qui eût pu l'amollir ou le distraire. Ses soldats lui étaient plus proches que n'importe quelle maîtresse.

Et pourtant, sous cet extérieur de roc, se cachait un homme capable d'émotion. Vers la fin de 1642, lorsqu'on lui ordonne de détacher son lieutenant-colonel avec trois compagnies pour le Roussillon, ses vieux soldats d'Allemagne — certains le suivaient depuis dix ans — offrent de servir sans solde pour rester auprès de lui. Devant ce geste, Gassion le chef impassible laisse paraître son émotion. Ce fut, dit-on, une des rares fois.

V. Rocroi — La Gloire et l'Ombre

Le 19 mai 1643. Une clairière au sud-ouest de la petite forteresse de Rocroi. D'un côté, don Francisco de Melo avec vingt-cinq mille hommes — la redoutable infanterie d'Espagne, réputée invincible depuis un siècle. De l'autre, le jeune duc d'Enghien, vingt-deux ans, et Gassion qui couvre son aile droite.

Mais la victoire de Rocroi avait commencé trois jours plus tôt, dans la tête de Gassion. C'est lui qui, reconnaissant les positions ennemies, détecte la faille du dispositif espagnol — des itinéraires libres dans la zone boisée au sud-ouest que Melo, mal renseigné, avait négligé de surveiller. C'est lui qui rentre de reconnaissance le soir du 17 mai, alors que le conseil de guerre penche pour l'inaction, et qui apporte des arguments décisifs pour convaincre Enghien de livrer bataille. C'est lui qui, dans la nuit, fait passer cent cinquante de ses cavaliers pour reprendre une demi-lune perdue et renforcer la garnison assiégée.

« Si, mas por enemigo el diablo de Gassion. » Le comte de Caracène, général espagnol —
« Oui, mais l'ennemi c'est le diable de Gassion. »

À l'aube du 18, pendant que le régiment de Picardie neutralise les mousquetaires endormis dans les broussailles, Gassion s'engage et attaque l'aile gauche espagnole de flanc tandis qu'Enghien la charge de front. Albuquerque est en déroute. Mais à gauche, La Ferté-Senneterre est bousculé et fait prisonnier. La situation vacille. Enghien fait souffler les chevaux, puis charge l'infanterie espagnole dans le dos — demandant à Gassion de couvrir sa manœuvre en surveillant le retour de la cavalerie wallonne et l'arrivée de Beck. Gassion tient.

À la fin de la matinée, Enghien l'embrasse : « C'est à vous que nous devons la victoire. » Le même soir, rendant compte à Mazarin, le duc écrit : « Je vous supplie de vouloir bien faire reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion par la charge de maréchal de France. Je puis vous assurer que le principal honneur de ce combat lui est dû. » Le vieux comte de Fontaine, commandant le centre espagnol, avait lui aussi compris. Au plus fort de l'action, il avait demandé à un gentilhomme français prisonnier si le Béarnais était là — et à sa réponse affirmative, il avait répondu, menaçant : « Si vous le dites, je vous ferai donner du pistolet par la tête. »

Mais les intrigues de la cour s'opposèrent longtemps à la promotion. Gassion était d'extraction trop modeste, huguenot par-dessus le marché. Même Mazarin, qui lui reconnaissait sa valeur, notait dans ses papiers secrets qu'il faudrait surveiller cet homme, de peur qu'il ne cherche à se rendre chef du parti protestant. Suspicion mesquine. Ce n'est que le 17 novembre 1643, après Thionville et d'autres exploits, qu'il accède enfin à la dignité de maréchal de France. Turenne avait été nommé la veille. Gassion dit simplement : « M. de Turenne honore la charge, et moi j'en suis honoré. » Il avait trente-quatre ans.

VI. Un Destin Inachevé

Les années de maréchalat furent glorieuses — et tourmentées. Gravelines, Courtrai, Dunkerque, Landrecies, Lens : les victoires s'accumulaient. Mais Gassion, usé par vingt-deux ans de campagnes incessantes, couvert de seize blessures soignées avec la médecine rudimentaire du siècle, commençait à se montrer intraitable. Ses querelles avec La Meilleraie, avec Rantzau, avec le duc d'Enghien lui-même devenaient légendaires. Il reçut, en public, un cinglant rappel à l'ordre du prince.

Le général Bertin, son meilleur historien moderne, cherche à comprendre ce glissement. L'ivresse des succès, l'usure nerveuse, la solitude morale, les blessures mal guéries, la méfiance viscérale envers tout ce qui ressemblait à l'influence des salons — « autant de causes qui suffiraient à détraquer le tempérament le plus solide. » Mais peut-être aussi, ajoute-t-il, « une secrète blessure d'amour-propre » : la conscience aiguë d'avoir été trop longtemps tenu à l'écart d'une gloire qu'il avait gagnée sur le terrain, par lui-même, sans appui ni naissance.

Car c'était là son drame intime. Dans une France où les grades dépendaient encore largement de l'extraction et de la faveur, Gassion avait tout conquis par l'audace, le talent et le travail. Personne ne pouvait lui contester ses victoires. Mais cette noblesse acquise à l'épée — la seule vraie, pensait-il — lui demeurait suspecte aux yeux d'une aristocratie de cour qui n'avait jamais accepté qu'un cadet de Pau sans fortune monte aussi haut.

Il le savait. Et il n'en avait cure. Ou du moins voulait-il en avoir cure. Mazarin le maintenait à la frontière parce que, disait-on, « autrement Paris eût crié et toute la France ». Sa popularité dans les rangs était immense — une popularité qui ne devait rien à la séduction, tout à l'efficacité. Les humbles ne se trompent pas sur les chefs qui les aiment vraiment.

En vingt-deux ans de service, il avait pris part à plus de vingt-cinq sièges. Il n'avait jamais pu — tel était son destin inachevé — commander une armée indépendante. Nul ne saurait jamais s'il en avait l'étoffe. L'histoire lui avait donné assez de temps pour briller, pas assez pour se révéler tout entier.

« Parvenu au rang où je suis, je finis ma carrière où mille autres l'ont commencée.
Je ne dois rien à la faveur — je dois tout à ma vertu, au Seigneur, rien au monde. »

Jean de Gassion, maréchal de France  ✦  Arras, 2 octobre 1647

Ces paroles prononcées à l'agonie sont peut-être les plus révélatrices d'une vie entière. En elles se condense toute la psychologie du personnage : la fierté absolue du self-made man, la conviction que la valeur personnelle est la seule légitimité qui vaille, la foi austère du huguenot qui remet son âme à Dieu sans intermédiaire ni flatterie. Il était parti de rien. Il avait tout fait lui-même. Il mourait en sachant que personne ne lui avait rien donné — et que personne ne lui avait rien pris.

La Gascogne a produit des soldats de génie. D'Artagnan est une légende. Jean de Gassion fut une réalité — plus étonnante encore, et plus solitaire.

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