L’aube se lève lentement sur les collines de Gascogne. Avant que la lumière n’atteigne les vallons, elle touche d’abord la pierre haute, celle qui domine tout : Lavardens.
Du haut des remparts, un homme veille. Il ne voit pas encore les champs, seulement une mer d’ombres bleutées où les chemins disparaissent.
Le vent remonte la pente, chargé d’odeurs de terre humide et de bois brûlé. Derrière lui, la forteresse s’éveille lentement — pas comme une maison, mais comme un organisme de pierre : portes que l’on ouvre, chaînes que l’on soulève, pas étouffés sur les dalles froides.
Depuis des générations, ce château commande le pays.
Les routes passent sous son regard.
Les hommes jurent fidélité à l’ombre de ses murs.
Ici se rendent justice et décisions, ici se conservent chartes et mémoires, ici se croit encore possible une puissance née avant les rois.
Pourtant, quelque chose a changé.
Au loin, dans le royaume, une autorité nouvelle s’est levée — patiente, calculatrice, inflexible.
Les grandes maisons féodales tombent l’une après l’autre, non dans le fracas des batailles héroïques, mais sous la pression lente d’un pouvoir qui ne tolère plus de rivaux.
Lavardens ne le sait pas encore, mais ses murs appartiennent déjà au passé.
Conçus pour résister aux archers et aux trébuchets, ils devront bientôt affronter une arme nouvelle : la poudre, le canon, et avec eux un monde différent, où la hauteur ne suffit plus à protéger l’indépendance.
Lorsque le soleil atteint enfin les pierres, la forteresse paraît immuable.
Rien ne laisse deviner qu’en cet été de 1496 s’achèvera une histoire commencée trois siècles plus tôt, lorsque des hommes avaient choisi cette colline pour voir venir leurs ennemis — et pour durer.
Ce récit est celui de ce premier château disparu, dont le paysage conserve encore la mémoire.
Cet article constitue une synthèse historique complète consacrée aux origines médiévales de Lavardens et à l’évolution de son château. Il s’inscrit dans une série de contenus dédiés à la découverte du patrimoine, du paysage et de l’histoire du village.
Histoire & paysage — Lavardens (Gers)
Avant le palais : Lavardens, motte, forteresse des Armagnac et chute royale (XIe–XVe siècle)
On voit aujourd’hui un grand château du XVIIe siècle. Mais sous ses pierres claires sommeille une autre architecture — plus sombre, plus tendue : une forteresse médiévale attestée dès 1140, place armagnacaise, puis réduite au silence par la monarchie.
1) Aux origines : la hauteur, la motte et le choix du site
Avant les murs, il y a la colline. Lavardens n’est pas né d’un caprice architectural mais d’une évidence géographique :
un éperon rocheux, un sommet qui “voit” loin, des pentes qui découragent la masse et obligent l’assaillant à se montrer.
Au Moyen Âge, cette domination n’est pas seulement militaire ; elle est une grammaire du pouvoir. On gouverne d’abord par la vue.

Lecture d’archéologie du paysage montrant la superposition des phases
castrales : implantation primitive, forteresse médiévale et château moderne.
© ASL Lavardens – Reconstitution historique
Ce qui est attesté
- Un château est mentionné en 1140 dans le cartulaire noir de la cathédrale d’Auch.
- Le site est explicitement décrit comme un éperon rocheux, c’est-à-dire un choix défensif naturel.
Sur ce type de relief, l’histoire commence souvent par le provisoire : terre battue, pieux, palissades, fossés, et une tour de bois qui grince au vent. Une “motte” au sens large — non pas forcément une butte artificielle parfaite, mais une première fortification rapidement montée, pour verrouiller un point haut, avant que la pierre ne prenne la relève.
Ce qui est probable :
- Une phase primitive terre/bois (type motte/enceinte/palissade) est cohérente avec la chronologie régionale (XIe–début XIIe) et la logique féodale d’implantation rapide.
- La transition vers la pierre au XIIe siècle correspond à la stabilisation des seigneuries et à la nécessité d’affirmer durablement l’autorité.
Important : faute de publication de fouilles explicitant une “motte” à Lavardens dans les sources grand public consultables, on présente ce point comme hypothèse structurante, pas comme certitude.
Lecture “archéologue du paysage” :
Si l’on retire mentalement les façades du XVIIe siècle, le relief reste : il dicte l’unique approche, canalise les pas,
impose une porte, une montée, un couloir d’accès. Un château d’éperon, c’est un argument géométrique : on n’y entre pas comme on veut.
2) XIIe siècle : la pierre féodale et l’orbite armagnacaise
Vers le XIIe siècle, la fortification cesse d’être un camp ; elle devient un lieu. On ne “tient” plus seulement un point : on y vit, on y rend justice, on y prélève l’impôt, on y conserve des titres. La pierre arrive avec ses promesses de durée,
mais aussi avec sa brutalité : murs épais, ouvertures rares, angles durs — un monde fait pour durer et pour résister.
- Le premier châtelain connu est Géraud de l’Isle-Arbéchan, vassal du comte de Fezensac.
- Le château entre ensuite dans les possessions des comtes d’Armagnac.
Entrer “dans l’Armagnac”, ce n’est pas changer d’écusson, c’est changer de monde. La Gascogne des grands comtes est un théâtre politique : lignages, alliances, fidélités, procès, guerres locales, et cette lente montée d’un adversaire nouveau — le roi — qui, siècle après siècle, refuse de tolérer les souverainetés parallèles.
3) Lavardens, forteresse et pouvoir : l’âge armagnac
Au XVe siècle, Lavardens n’est pas un décor. C’est un nœud : un lieu où l’on administre, où l’on décide, où l’on conserve.
La forteresse et le village forment un couple serré — un castelnau : le château au sommet, le bourg contre ses flancs,
et l’ensemble comme une main fermée sur le paysage.

Reconstitution historique du complexe castral à son apogée armagnacaise :
donjon, enceinte haute et castelnau organisé autour du pouvoir comtal.
© ASL Lavardens – Reconstitution historique
- Lavardens est présenté comme une capitale militaire des comtes d’Armagnac dans plusieurs sources patrimoniales locales.
- Jean V d’Armagnac en fait sa résidence principale, y fait déposer ses archives et y donne des coutumes entre 1400 et 1410.
Dans cette période, la forteresse médiévale est au plus haut de sa contradiction : elle doit être à la fois maison et arme. On y mange, on y prie, on y signe des actes — et l’on y veille, nuit et jour, parce qu’un château est une promesse faite à ses ennemis : “ici, je tiendrai”.
Pourtant, l’ombre qui approche n’est plus seulement l’ennemi voisin. C’est le temps — et la technique.
La poudre, l’artillerie, la centralisation : trois forces qui travaillent en profondeur, comme l’eau travaille la pierre.
4) Le basculement : Louis XI, Lectoure (1473) et le début de la fin
Quand Louis XI s’attaque aux Armagnac, il ne mène pas seulement une guerre : il mène une opération de chirurgie politique.
Les grands féodaux, dans sa vision, ne sont pas des partenaires — ce sont des risques. Et un risque, pour un roi, se réduit.

Comparaison entre Lavardens, Bassoues et Terraube :
Lavardens apparaît comme un château de domination territoriale,
contrôlant les circulations plutôt qu’un simple verrou local.
© ASL Lavardens – Reconstitution historique
- Après la prise de Lectoure et la mort de Jean V d’Armagnac en 1473, ses possessions tombent dans le domaine royal.
- Son frère Charles d’Armagnac tente de conserver l’héritage ; il est durablement affaibli (procédures, captivités, marginalisation politique).
Dès lors, Lavardens change de statut sans changer de silhouette. C’est encore un château — mais c’est déjà une question.
Une forteresse armagnacaise sur un éperon, même amoindrie, demeure un symbole : une mémoire de l’indépendance.
Or les symboles, dans l’État naissant, sont des foyers. On les éteint.
5) Les derniers jours du château médiéval de Lavardens — été 1496
L’été 1496 : la lumière sur les vallons est la même qu’aujourd’hui, mais le monde qui la reçoit est plus dur.
Le château n’est pas seulement une masse de pierre ; c’est une réserve de peurs, de serments, de vivres comptés, de portes qu’on renforce au marteau, de rondes qui reviennent toujours au même point.
- En 1496, la forteresse est prise d’assaut et tombe aux mains des troupes du roi Charles VIII.
- Elle est détruite en partie / démantelée, puis abandonnée, ce qui accélère sa ruine.
5.1 — L’approche : tenir les routes, fermer le bourg
On ne “prend” pas un éperon comme on prend une plaine. La forteresse commande un unique accès praticable ;
la première guerre est donc celle des chemins. On occupe les abords, on coupe les arrivées, on oblige la garnison à se compter.
Lavardens, château de hauteur, a toujours vécu de ce que la campagne lui apporte. Couper la campagne, c’est déjà entamer le château.
Ce qui est probable :
- Une phase d’encerclement et de coupure du ravitaillement est la méthode la plus cohérente face à un château d’éperon.
- Le village (castelnau) sert d’avant-cour : le contrôler revient à isoler la forteresse.
5.2 — La poudre : la fin d’un âge
Le XVe siècle tardif est un âge cruel pour les hauts murs. Une courtine verticale est une fierté médiévale ; elle devient une cible à l’ère de l’artillerie. On n’a pas besoin de “tout casser” : une porte fragilisée, une section de mur fissurée, un angle qui cède — et l’ancienne logique défensive se retourne contre elle-même.
- En 1496, une pression d’artillerie (même limitée) est plausible : la monarchie dispose d’armes à poudre efficaces à la fin du XVe siècle.
- Le terme “assaut” peut recouvrir une brèche ou une attaque décisive après fragilisation d’un point clé (porte, courtine).
5.3 — L’instant du basculement : assaut, reddition, démantèlement
Le point décisif d’un siège, souvent, n’est pas une grande scène : c’est un moment bref où l’on comprend que la forteresse, malgré son altitude, ne protège plus. Alors on négocie, ou l’on tente une dernière résistance — et l’on perd.
Les sources patrimoniales retiennent l’essentiel : Lavardens tombe, et l’on détruit en partie, non par rage,
mais par méthode : rendre la place inutilisable, la sortir de l’histoire active.
Ce que 1496 signifie :
Ce n’est pas seulement la chute d’un château. C’est l’échec d’un monde où un comte pouvait tenir tête au roi depuis une colline.
Après 1496, la colline reste ; mais l’autorité change de nature.
6) Après 1496 : la ruine, puis la métamorphose du XVIIe siècle
Une forteresse abandonnée n’est pas morte tout de suite : elle se défait lentement. Les charpentes souffrent, les toitures s’ouvrent, l’eau entre, la pierre se décolle. La ruine est une patience. Et cette patience, paradoxalement, prépare la renaissance : au début du XVIIe siècle, Antoine de Roquelaure pourra bâtir un château “moderne” sur les fondations médiévales, comme on pose un nouveau récit sur un ancien sol.
- La reconstruction moderne (XVIIe siècle) est entreprise par Antoine de Roquelaure sur les fondations médiévales.
- La forteresse médiévale, après 1496, est dite abandonnée et “tombe en ruine”.
Ainsi, Lavardens porte deux mémoires superposées : la mémoire du château comme arme, et celle du château comme demeure.
La seconde n’efface pas la première ; elle la recouvre. Et l’on peut, encore aujourd’hui, en suivant les lignes du relief,
entendre l’ancienne logique : contrôler, surveiller, tenir.
Sources & repères (pour aller plus loin)
Cette sélection privilégie les sources patrimoniales locales et un éclairage de recherche sur les Armagnac. Les liens sont fournis pour vérification et approfondissement.
- Château de Lavardens — site officiel : mention 1140 (cartulaire noir d’Auch), appartenance aux Armagnac,
prise et destruction partielle en 1496 par les troupes de Charles VIII. - Mairie de Lavardens — “Histoire” : synthèse locale (capitale militaire, 1496, etc.).
- Fondation du Patrimoine — Château de Lavardens : notice historique (forteresse armagnacaise, destruction 1496).
- Article de synthèse : “Château de Lavardens” (repères : Géraud de l’Isle-Arbéchan ; Jean V ; coutumes 1400–1410 ; domaine royal après 1473 ; assaut 1496).
- P. Courroux (UNA Éditions) : “Charles d’Armagnac (1425–1497) : d’une prison à une autre” (contexte politique et judiciaire sous Louis XI).
- Guide du Gers : Lavardens comme castelnau et résidence des Armagnac (utile pour contextualiser la morphologie villageoise).
Transparence méthodologique
Là où aucune chronique détaillée du siège de 1496 n’est aisément accessible dans les sources publiées grand public,
le texte propose une reconstitution raisonnée (encerclement, pression, assaut/reddition), compatible avec la topographie d’un château d’éperon et avec le contexte militaire de la fin du XVe siècle.
Épilogue — Le château invisible
Aujourd’hui, le visiteur arrive à Lavardens sans entendre le bruit des armes, sans voir les sentinelles ni les feux de guet. Il gravit la montée lentement, attiré par la silhouette claire du château, par la beauté tranquille d’un village que le temps semble avoir épargné.
Pourtant, le chemin qu’il emprunte n’a rien d’innocent. Il suit presque exactement l’ancien accès contrôlé, celui que les défenseurs surveillaient depuis les hauteurs. Chaque détour, chaque resserrement de la rue, chaque rupture de pente répond encore à une logique ancienne : ralentir, exposer, maîtriser l’approche.
Le château que l’on voit n’est donc pas seul. Sous ses murs du XVIIe siècle demeure un autre édifice, invisible mais présent : la forteresse médiévale qui donna naissance au village, organisa le paysage et domina durant trois siècles les routes de Gascogne.
Rien n’en subsiste vraiment à l’œil pressé — et pourtant tout est encore là.
Dans l’épaisseur des fondations, dans l’orientation des maisons, dans la position de l’église, dans cette impression inexplicable que le lieu regarde plus loin que les autres.
L’histoire de Lavardens n’est pas celle d’un château remplacé par un autre.
C’est celle d’une continuité silencieuse : une colline choisie au Moyen Âge pour voir venir le monde, transformée au fil des siècles sans jamais perdre sa raison d’être.
Lorsque le soir tombe et que la lumière glisse sur les pierres, il suffit parfois de s’arrêter un instant, de regarder les vallons s’assombrir, pour comprendre ce que voyaient déjà les guetteurs d’autrefois : non pas seulement un paysage, mais un territoire à protéger, une mémoire à transmettre.
Ainsi, Lavardens demeure fidèle à son origine. Le château médiéval a disparu, mais sa présence continue d’ordonner le regard.
Et celui qui traverse aujourd’hui le village marche, sans toujours le savoir, dans l’ombre paisible d’une forteresse disparue.
🧭 Comment lire Lavardens aujourd’hui
Le château médiéval a disparu, mais son organisation demeure inscrite dans le village.
En parcourant Lavardens, quelques repères simples permettent encore de percevoir la forteresse invisible qui structura le lieu pendant près de trois siècles.
- Observer la montée vers le château.
Elle suit l’ancien accès contrôlé. Sa pente régulière et ses resserrements obligeaient autrefois visiteurs et assaillants à avancer lentement, exposés au regard des défenseurs. - Regarder l’organisation des rues.
Le village n’est pas disposé au hasard : les habitations s’organisent selon la logique du castelnau, groupées sous la protection directe du pouvoir seigneurial. - Comprendre la position de l’église.
Sa proximité avec le château rappelle l’alliance médiévale entre autorité spirituelle et pouvoir politique. - Observer les ruptures de pente.
Elles dessinent probablement les limites des anciennes enceintes aujourd’hui absorbées par les constructions plus récentes. - Prendre le temps du panorama.
Depuis les abords du château, le regard porte loin.
Cette visibilité n’était pas esthétique : elle constituait la première défense de Lavardens, permettant d’anticiper déplacements, dangers et arrivées.
Lire Lavardens, ce n’est pas seulement regarder ses pierres. C’est comprendre que le paysage lui-même est un document historique.
À propos de l’auteur
Passionné d’histoire et de patrimoine, Fred Augé porte depuis plusieurs années un regard attentif sur le village de Lavardens et sur le paysage historique qui l’entoure. Installé dans un environnement exceptionnel où architecture, mémoire et territoire dialoguent encore étroitement, il s’attache à comprendre et à transmettre l’histoire longue des lieux, au-delà des apparences visibles.
Membre actif de l’ASL Lavardens, il participe à la valorisation du patrimoine local à travers des projets culturels, éditoriaux et numériques destinés à rendre l’histoire accessible au plus grand nombre.
Mis à jour : février 2026

