Un loup dévoré par des loups
Bernard VII d'Armagnac, connétable de France
1360 — 12 juin 1418
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I. Les griffes dans la terre — s’imposer en Gascogne
Il n’était pas prédestiné à gouverner la France. Né vers 1360, Bernard d’Armagnac était le cadet. Son frère aîné Jean III portait les titres, régnait sur la principauté, menait les guerres. Bernard, lui, apprenait. Il apprenait à la dure, dans les campagnes de Gascogne et de Rouergue, à cheval derrière son père Jean II, à tenir un conseil, à manier les légistes comme d’autres manient la lance.
Puis Jean III mourut en juillet 1391, en Italie, sans fils.
Et soudain, tout bascula.
La principauté d’Armagnac — un empire en miniature englobant les comtés d’Armagnac, de Fézensac, de Rodez, s’étendant des coteaux gascons aux montagnes du Rouergue — se trouva sans maître incontestable. Jean III laissait deux filles. Des héritières. Mais en ce siècle où la loi salique faisait lentement sa conquête des esprits, en ce Midi où les légistes du comte savaient lire les testaments à leur avantage, Bernard avait un argument de taille : trois testaments successifs, signés par son père et ses frères, le désignaient héritier substitué. Pas de fils ? Bernard succède. La loi l’exige. Ses juristes le clament.
Mais la loi ne suffit jamais, seule. Il fallait aussi la force, et surtout la légitimité du territoire. Bernard avait été nommé lieutenant du roi en Rouergue dès 1385 par son frère Jean III. Six ans à gouverner au nom d’un autre, à rendre la justice, à lever les troupes contre les bandes de routiers anglais, à nouer des alliances avec les barons rouergats — les Sévérac, les Arpajon, les Cardaillac, les Castelnau. Six ans à apprendre les noms, les querelles, les dettes et les loyautés. Quand Jean III mourut, Bernard n’était pas un inconnu dans ses terres. Il était déjà, à leurs yeux, le comte.
Mais la loi ne suffit jamais, seule. Il fallait aussi la force, et surtout la légitimité du territoire. Bernard avait été nommé lieutenant du roi en Rouergue dès 1385 par son frère Jean III. Six ans à gouverner au nom d’un autre, à rendre la justice, à lever les troupes contre les bandes de routiers anglais, à nouer des alliances avec les barons rouergats — les Sévérac, les Arpajon, les Cardaillac, les Castelnau. Six ans à apprendre les noms, les querelles, les dettes et les loyautés. Quand Jean III mourut, Bernard n’était pas un inconnu dans ses terres. Il était déjà, à leur yeux, le comte.
Les hommages se concentrèrent en Rouergue dès le printemps 1392. À Rodez, la foule l’accueillit aux cris de « Rodez pel comte ! », les rues couvertes de bannières aux quatre lions de la maison d’Armagnac-Rodez. Dans la cathédrale, on lui posa sur la tête la couronne de fer des comtes ruthénois. C’était une joyeuse entrée, une sacralisation populaire. En Armagnac et en Fézensac, les hommages furent plus réticents — les vassaux attendaient de voir. Mais la dynamique était lancée. À Pâques 1392, à Gisors, le roi Charles VI lui-même consentit à recevoir l’hommage de Bernard VII.
Il restait cependant un problème. Un problème de famille — le pire des problèmes. La branche cadette des Armagnacs, les Fézensaguet, menée par le comte de Pardiac Géraud II, refusait de plier. Ces cousins doublement apparentés possédaient des domaines qui enserraient la principauté de toutes parts : au nord le Pardiac, à l’est le Brulhois, en Rouergue la vicomté de Creissels. Et Géraud II avait eu la ruse de convaincre Marguerite de Comminges — la veuve de Jean III, porteuse de droits sur un comté pyrénéen stratégique — de fuir Lavardens pour le Comminges, et d’épouser son fils Jean II. Un seul coup : subtiliser le Comminges à la branche aînée, doubler la mise en revendiquant l’héritage armagnacais par les filles de Jean III.
Bernard VII répondit en diplomate d’abord. Il se rapprocha du duc de Berry, son oncle maternel et lieutenant du roi en Languedoc, et l’épousa sa cousine Bonne de Berry en 1395. Ce mariage était un acte politique autant qu’une union : il ramenait derrière Bernard la puissance d’un prince royal, et coupait l’herbe sous le pied des Fézensaguet qui comptaient sur Berry pour les soutenir.
Puis vint le temps des épées. En 1400, Marguerite de Comminges, maltraitée par son mari Jean II de Fézensaguet, se retourna contre lui et appela Bernard à son secours. Bernard n’attendait que ce prétexte. En quelques mois, ses colonnes repoussèrent les forces fézensaguet, prirent leur château de Monlezun. Au début du printemps 1401, Géraud II et ses fils étaient prisonniers.
Ce qui suivit dit beaucoup sur la nature de cet homme. Emprisonnés au château de Rodelle et à Cabrespines, le comte de Pardiac et ses deux fils furent supprimés. Assassinés, dans le secret des geôles. La volonté d’éliminer physiquement le rameau cadet était, pour reprendre la formule des historiens, « flagrante ». Bernard VII avait gagné. Mais il avait gagné en loup — par la ruse, la patience, et une violence finale, froide et calculée. Les terres des Fézensaguet furent réunies à la principauté. Le Comminges tomba sous protectorat armagnacais. La principauté, désormais d’un seul tenant, s’étendait des Pyrénées aux portes du Quercy.
II. Le chaos du royaume — une France qui se déchire
Pour comprendre comment un comte gascon put se retrouver à gouverner Paris, il faut d’abord comprendre à quel point la France du début du XVe siècle était un pays à genoux.
Le roi Charles VI avait sombré dans la folie en 1392 — une folie intermittente, violente, terrifiante. Ces accès de démence pouvaient durer des semaines : le roi ne reconnaissait plus sa femme, oubliait son propre nom, courait dans les couloirs du palais en hurlant. Entre les crises, il recouvrait ses esprits, mais le mal revenait, toujours. Un royaume a besoin d’un roi capable de régner. Celui-ci ne l’était plus.
Ce vide du pouvoir attira, comme une carcasse attire les charognards, tous ceux qui gravitaient autour du trône. D’un côté, Philippe duc de Bourgogne, oncle du roi, puis son fils Jean dit « sans Peur » — riches, puissants, maîtres de la Flandre et de la Bourgogne, appuyés sur la bourgeoisie marchande parisienne et sur une habile propagande populiste promettant la fin des impôts. De l’autre, Louis duc d’Orléans, frère cadet du roi — élégant, cultivé, dépensier, accusé de sorcellerie et d’adultère avec la reine, mais porteur du gouvernement royal face à l’ambition bourguignonne.
Ces deux hommes se haïssaient. Ils se combattaient à coups de libelles, d’alliances et d’intrigues. Et un soir de novembre 1407, Jean sans Peur mit fin au duel d’une façon définitive.
Le 23 novembre 1407, Louis d’Orléans sortait de chez la reine Isabeau, qui venait d’accoucher, quand des hommes de main surgirent de l’ombre rue Vieille-du-Temple. Ils le laissèrent mort dans la boue, la main tranchée, le crâne fendu. L’assassin était connu de tous. Jean sans Peur, d’abord, nia. Puis, devant l’évidence, il revendiqua le meurtre et fit plaider sa cause par un théologien qui démontra, avec le sérieux des sophistes, que tuer un tyran était un acte vertueux.
Cet assassinat fut le coup de feu du départ. La France entra en guerre civile.
III. La bande blanche — Bernard VII chef des Armagnacs
Charles d’Orléans, fils du prince assassiné, n’avait que treize ans à la mort de son père. Il grandit avec la vengeance comme unique horizon. Quand vint le temps pour lui de se marier, ses conseillers lui trouvèrent une épouse qui scellait une alliance militaire aussi bien qu’un contrat : Bonne d’Armagnac, fille de Bernard VII. Le mariage fut célébré en 1410, et c’est à Gien, à l’occasion de ces noces, que se forma la coalition des princes antibourguignons.
Bernard VII en prit aussitôt la direction opérationnelle. Il avait la réputation d’un homme de guerre, l’expérience de trente ans de commandement, des troupes aguerries levées dans le Midi. Il était le bras armé du parti. Ses adversaires ne tardèrent pas à désigner l’ensemble de la coalition sous le nom d’« Armagnacs » — un nom péjoratif, destiné à déconsidérer la faction, à la présenter comme conduite par un méridional brutal, un étranger à Paris, un « loup » gascon venu dévorer le royaume.
L’image collait à sa réalité. Bernard VII recruta dans le Midi des bandes de combattants qui ravagèrent les campagnes autour de Paris avec une férocité qui ne fit rien pour améliorer sa réputation. Ces « Écorcheurs », comme on les appelait, pillaient et brûlaient autant qu’ils combattaient. Ils portaient l’écharpe blanche en bandoulière, la « bande d’Armagnac » — signe distinctif contre la croix de Saint-André rouge des Bourguignons. Paris vivait entre deux meutes.
La guerre civile connut des pauses, des traités, des réconciliations de façade. Puis reprenait. En 1413, après les excès de la révolte des Cabochiens — une insurrection populaire menée par les bouchers parisiens, pro-bourguignons jusqu’à la violence —, les Armagnacs reprirent le dessus à Paris. Bernard VII y fit son entrée. Il n’en repartirait plus.
IV. Maître de Paris — gouverner dans la tempête
Tenir Paris en 1415 n’était pas gouverner une ville ordinaire. C’était tenir le cœur d’un royaume en train de se vider de son sang, avec pour décor quotidien la peur, la méfiance et la haine entre factions.
Bernard VII était partout impopulaire. Il était gascon dans une ville qui se méfiait des étrangers. Il était autoritaire dans une cité habituée à ses franchises et à ses libertés. Il interdisait les réunions, réprimait les complots, emprisonnait les suspects. Il levait des tailles écrasantes pour financer la guerre, dévaluait les monnaies, pratiquait l’emprunt forcé. On murmurait qu’il s’enrichissait personnellement, qu’il cherchait à s’emparer du pouvoir pour lui seul. On l’accusa même, sans preuve, d’avoir empoisonné le dauphin Jean de Touraine, mort subitement en avril 1417.
Mais que faire ? Les Anglais avançaient. Henri V avait débarqué en Normandie. Les Bourguignons, alliés à l’ennemi, enserraient Paris dans un étau de plus en plus serré. La reine Isabeau de Bavière, dont Bernard avait saisi le trésor lors d’un de ses séjours parisiens, avait fui la ville pour se réfugier à Troyes, sous la protection du duc de Bourgogne. Bernard VII se retrouvait seul, de plus en plus seul, à tenir une forteresse dont les habitants le haïssaient.
C’est dans ce contexte d’étranglement que survint le désastre d’Azincourt.
V. Azincourt — le connétable d’une France décapitée
Le 25 octobre 1415, par un matin d’automne pluvieux, dans un champ boueux du Pas-de-Calais, la chevalerie française fut anéantie.
Les archers anglais d’Henri V, postés derrière leurs pieux, décimèrent la fleur de la noblesse française qui chargeait, alourdie par ses armures, dans la boue qui montait aux genoux des chevaux. Le connétable Charles Ier d’Albret fut tué. Le duc d’Orléans — gendre de Bernard VII — fait prisonnier. Des milliers de morts. La France fut décapitée en un après-midi.
Ce désastre, paradoxalement, propulsa Bernard VII au sommet. Les princes du sang étaient morts ou captifs. Le dauphin Louis de Guyenne mourut à son tour en décembre 1415, emportant avec lui le dernier espoir d’un pouvoir modéré. Le duc de Berry disparut en 1416. Bernard VII se retrouvait, par défaut, l’homme le plus puissant du royaume encore debout.
Le 29 décembre 1415, il fut nommé connétable de France — chef suprême des armées royales — et se vit confier en même temps le contrôle des finances et des forteresses. Un homme, une ville assiégée, un titre. Il avait cinquante-cinq ans et Paris en lui tendant les rênes lui remettait aussi le fardeau de ses défaites à venir.
Il ne put délivrer Harfleur, tombé aux mains des Anglais. Il ne put empêcher leur progression en Normandie. Il pouvait à peine protéger Paris. Les Bourguignons et les Anglais resserraient l’étau. Chaque semaine apportait de nouvelles mauvaises nouvelles, chaque mois grossissait un peu plus la cohorte de ceux qui murmuraient, complotaient, attendaient le moment de changer de camp.
La France était une proie. Et Paris était son cœur exposé.
VI. La nuit du 29 mai 1418 — la porte s’ouvre
Il s’appelait Perrinet Leclerc. Son père Pierre était marchand de fer au Petit-Pont, quartenier de la Porte Saint-Germain — c’est-à-dire gardien des clefs de l’une des portes de Paris. Un homme respecté, probe, loyal à Bernard VII.
Son fils l’était moins.
Un soldat armagnac l’avait un jour humilié dans une rue — lui avait volé ses chausses, l’avait laissé courir sous les rires. Une honte de rien, en apparence. Mais les humiliations ordinaires font parfois les plus grands désastres. Perrinet avait ruminé. Il avait pris contact avec des agents bourguignons stationnés à Pontoise. Et il avait offert ce qu’il pouvait offrir : les clefs de la porte, dormant sous l’oreiller de son père.
Dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, pendant que Pierre Leclerc dormait d’un sommeil de plomb, son fils glissa la main sous l’oreiller. Saisit les clefs. Descendit en silence. Et ouvrit la Porte Saint-Germain à Jean de Villiers de L’Isle-Adam, capitaine bourguignon, à la tête de plusieurs centaines d’hommes d’armes.
Les Bourguignons déferlèrent dans Paris en criant « Bourgogne ! Paix ! » La surprise fut totale. Le prévôt des marchands Tanneguy du Châtel, réveillé en sursaut, eut tout juste le temps d’enrouler le jeune dauphin Charles dans une robe de chambre et de le faire fuir vers la Bastille, puis vers Bourges. Bernard VII, surpris dans son hôtel, tenta de s’enfuir. Il fut rattrapé, capturé, jeté à la Conciergerie.
Il chercha refuge chez un voisin maçon, en qui il croyait pouvoir se fier. Cet homme le livra aux Bourguignons. Dernier visage de la trahison : non pas celle d’un ennemi, mais celle d’un inconnu, d’un homme ordinaire, d’un voisin.
Paris était tombée. La boucle se refermait.
VII. Le 12 juin 1418 — le massacre
Pendant deux semaines, Bernard VII attendit dans les geôles de la Conciergerie. Deux semaines pendant lesquelles Paris bouillonnait, entre la liesse pro-bourguignonne et la chasse aux Armagnacs qui commençait dans les ruelles. Les prisons se remplissaient. Et la haine, trop longtemps comprimée, cherchait une issue.
Elle la trouva dans la nuit du 12 juin.
La foule se porta à la Conciergerie du Palais. On en tira par force le comte d’Armagnac, connétable de France, le chancelier Henri de Marle, l’évêque de Coutances son fils. On les massacra dans la cour du palais. Puis on les dépouilla, et on les abandonna tout nus aux outrages de la plus vile canaille.
Les assassins coururent ensuite à la prison de Saint-Éloi, où ils fendirent à coups de hache la tête à tous les prisonniers. Au Petit-Châtelet, on fit sortir les condamnés un par un : ceux qui baissaient la tête pour passer le guichet étaient percés d’un coup d’épée dans la nuque, les autres assommés à la hache, leurs corps traînés dans la boue pour que ceux restés à l’intérieur ne voient rien et continuent de sortir docilement. Autour du Châtelet, le sang ruisselait à la cheville. On se rendit au Grand-Châtelet, aux prisons de Saint-Martin-des-Champs, de Saint-Magloire, du Temple — partout sans trouver la moindre résistance. On massacra sans distinction d’âge ni de sexe. L’évêque de Senlis, le comte de Grandpré, et plus de huit cents personnes périrent cette nuit-là. Il suffisait de crier « voilà un Armagnac » pour faire désigner quelqu’un à la mort, sans autre forme de procès.
Au cœur de ce carnage se détachait une figure monstrueuse : Capeluche, le bourreau officiel de Paris.
Bourreau depuis 1411, Capeluche était un homme que son métier avait depuis longtemps libéré de tout scrupule. Dans la nuit du 12 juin, il n’avait plus besoin de mandat. Il chevauchait à la tête des émeutiers comme un capitaine — un seigneur de la mort, ivre de l’impunité soudaine que donnait le chaos. Ses victimes les plus pathétiques furent des femmes enceintes, dont son journal contemporain, celui d’un bourgeois de Paris, note qu’elles ne furent pas épargnées. On les tua comme les autres. Puis on moqua l’enfant qui remuait encore à l’intérieur.
Le corps de Bernard VII fut traîné pendant trois jours dans les rues avant d’être enterré en terre profane, à proximité d’un tas d’immondices près de Saint-Martin-des-Champs. Sur son cadavre, des mains avaient découpé une longue bande de peau allant de l’épaule droite au flanc gauche — en signe de dérision de l’écharpe blanche que portaient les Armagnacs. Des enfants, dit-on, découpèrent des lanières dans ce qui restait. Ce n’est qu’en 1437, vingt-cinq ans plus tard, quand le roi Charles VII eut repris Paris, que furent faites au connétable des funérailles dignes de son rang.
Capeluche, lui, ne vécut pas assez longtemps pour jouir de sa gloire.
Jean sans Peur fit son entrée triomphale dans Paris le 14 juillet 1418. Un jour, parcourant les rues à cheval, il croisa le bourreau — entouré de sa cour de soudards, paradant comme un prince. Capeluche s’approcha du duc, lui tapa sur l’épaule et l’appela « beau-frère ». Une telle familiarité de la part d’un homme de si basse extraction était insupportable pour un prince du sang. Jean sans Peur fit arrêter Capeluche peu après et lui fit trancher la tête. Le bourreau mourut avec le sang-froid de sa profession : selon la chronique, il indiqua lui-même à son successeur la bonne façon de couper une tête, prépara le billot, et attendit le coup.
Les monstres aussi ont leurs règles.
VIII. L’été de la variole
Paris après le massacre était une ville ouverte et blessée, parcourue de ruelles qui sentaient encore le sang séché et la chair brûlée. Les maisons pillées béaient sur la rue. Des centaines de corps avaient été mal enterrés — ou pas enterrés du tout. Les puits étaient souillés. Les charniers débordaient.
Dans ce terreau de désolation, la maladie trouva son chemin avec la facilité d’une plante qui pousse dans les ruines. La variole s’installa dans les quartiers les plus frappés par les massacres, là où s’entassaient les survivants dans la promiscuité et la misère. Elle prit les vivants que les haches avaient épargnés. Elle prit les enfants, les vieux, les affaiblis par des semaines de siège et de privations. Elle était invisible et implacable — on se couchait le soir avec de la fièvre et on se réveillait couvert de pustules, ou on ne se réveillait pas.
À ces maux s’ajoutait la famine. Les routes d’approvisionnement restaient coupées par les armées en campagne. Les Armagnacs assiégeaient toujours Paris depuis l’extérieur. Les marchandises ne rentraient plus. Le pain manquait. Les prix montaient. Les plus pauvres mouraient de misère autant que de maladie, dans l’indifférence d’une ville qui avait vu trop d’horreurs pour s’émouvoir encore d’une mort de plus.
IX. L’hiver des loups — la boucle est bouclée
L’automne 1418 fut froid. L’hiver qui suivit le fut plus encore.
Dans les forêts qui cerclaient Paris — et à cette époque, la forêt commençait presque aux portes de la ville — les loups avaient eu un été de festins. Ils avaient reniflé les charniers, creusé les fosses communes dans les villages alentour, suivi les armées à distance respectueuse. Quand le froid vint en force, quand la campagne se vida de ses animaux et de ses hommes, quand le gel ferma les chemins, ils se rapprochèrent. Puis ils franchirent les remparts.
De vrais loups, cette fois. Des loups affamés qui remontaient les ruelles désertes dans le silence de l’hiver, qui s’attaquaient aux plus faibles — les malades abandonnés sur le seuil d’une porte, les enfants qui traînaient seuls près des halles vides. Le Journal d’un Bourgeois de Paris, cette chronique anonyme tenue par un habitant de la ville tout au long de ces années terribles, rapporte pour les années suivantes leurs ravages avec le même ton plat, presque résigné, qu’il emploie pour noter une pluie de grêle ou une foire annulée. Les loups mangeaient les hommes. C’était un fait, comme les autres.
Paris, livrée aux prédateurs des hommes tout l’été, était redevenue une forêt.
Bernard VII d’Armagnac avait passé vingt-sept ans à dévorer ses ennemis — cousins liquidés en secret dans leurs geôles, adversaires ruinés, principauté agrandie à coups de testaments et de chevauchées. Il était le loup du Midi, craint jusqu’à Paris. Il était monté si haut que sa chute n’eut pas de fond. Son cadavre avait servi de jouet à la canaille. Sa peau avait été découpée en lanières. Sa ville était désormais aux Anglais.
Et dans les ruelles enneigées que sa milice avait autrefois patrouillées, des loups — de vrais loups, ceux des bois — tournaient, cherchant les plus faibles.
Les proies changent. Les prédateurs, jamais.
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Sources principales
- Article de référence : Bernard VII d'Armagnac et son principat (1391-1418)
- Journal d'un Bourgeois de Paris (1405-1449), éd. Alexandre Tuetey
- Myriam Gilet, « Le cadavre outragé du connétable d'Armagnac », HAL-SHS, 2023
- Jean-Claude Faucon, « Dire l'horreur : les relations du massacre des Armagnacs à Paris », 2000

